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La Voix du Coach - Laurent Morisseau

| Écrit par Stéphane Wojewoda Suivre 8 Abonnés le 26 avr. 2016. Durée de lecture estimée: 15 minutes |

La voix du Coach

A l'heure du digital et de l'Agile à l'échelle de l'entreprise, les offres pour accompagner les équipes et organisations dans ces mutations se multiplient, et la transition reste toujours délicate et longue. Pour démêler les discours, InfoQ FR propose un panorama hétéroclite de ces accompagnants de l'agilité, souvent appelés "coachs", pour donner une voix à ce "métier", et aussi un visage, des pratiques, des modes d'agir dans les organisations.

Cette série propose la vision de coachs français sur leur définition du coaching, leur parcours, leurs réussites et échecs, ainsi que des conseils et éléments de réflexion actuels.

Laurent Morisseau

Pionnier de l’agilité en Bretagne et du Kanban pour l’IT en France, auteur, conférencier, bloggeur, Laurent est aujourd’hui coach agile chez Morisseau Consulting et mentor Lean Startup au Shift. Lorsqu’il n’est pas en train de challenger une équipe agile pour la faire sortir de sa zone de confort, vous le trouverez au Shift occupé à focaliser les entrepreneurs sur leurs objectifs, la valeur ajoutée qu’ils apportent à leurs clients et à fluidifier leur travail. Vous pourrez également le retrouver quelque part au milieu de l’océan sur son bateau, à se mesurer aux éléments et à l’incertitude de la météo !

InfoQ FR : Pourriez-vous vous présenter et expliquer à nos lecteurs votre définition de votre métier ?

Laurent : Je suis un entrepreneur, aujourd'hui coach agile chez Morisseau Consulting et mentor Lean Startup au Shift. J'essaye de simplifier lorsqu'il y a trop de complexités, d'avancer lorsqu'il y a de l'incertitude, de challenger le statu quo. Mon accompagnement se situe au niveau des équipes, des produits et des organisations. Avec eux, je recherche le changement, l'amélioration continue, l'engagement, la collaboration.

InfoQ FR : Pourriez-vous revenir sur votre parcours et ce qui vous a mené à votre pratique actuelle ?

Laurent : J'ai un parcours un peu atypique : de formation ingénieur maritime à l'ENSTA, j'ai un troisième cycle d'architecture navale à l'école d'architecture de Nantes. L'informatique n'était pas une vocation à l'époque. J'ai commencé par créer une première société d'architecture navale, quelques années au cours desquelles je me suis mis au développement en concevant un logiciel de calculs de structure pour voilier. C'est ce qui m'a lancé dans ce métier. Je suis passé ensuite dans une SSII 2 ans, puis chez un grand compte pendant 7 ans. Ces années m'ont permis d'apprendre le métier de développeur, d'expert technique, de chef de projet.

Mais j'ai toujours été frustré par la manière dont les projets étaient gérés, venant d'un métier beaucoup plus empirique.

En parallèle, je me suis lancé en tant que skipper amateur de course au large, en solitaire. Je le suis toujours d'ailleurs. C'est sur l'eau que je me suis forgé mon ADN agile, à force de s’adapter aux changements (météo, énergie/stress personnel, casse matérielle, ...). J'en parle un peu dans la deuxième saison de Rupture douce.

Entre la frustration du quotidien et ce que je vivais sur l'eau, j'ai commencé à mettre en place de l'agilité dans mon travail, extreme programming et Scrum ; et en parallèle, j'ai lancé avec deux associés une startup pendant quelques années. Un échec dont l'apprentissage a été précieux et m'a amené très tôt à regarder ce qui se faisait du côté du Lean startup. Je me suis finalement lancé dans le coaching agile en 2008 avec Morisseau Consulting, par choix. J'ai alors créé la communauté Agile Rennes et organisé des conférences, dont Agile Tour Rennes.

Mes premières missions, des projets de migrations outillées, étaient loin d'une cible agile idéale. Il a fallu improviser et trouver d'autres réponses que Scrum ou XP. C'est là que j'ai défriché l'approche Kanban. Il s'en est suivi l’écriture d’un livre, Kanban pour l'IT, la création d’une association Lean Kanban France et le lancement d’une conférence internationale du même nom. Toujours intéressé par l’entrepreneuriat, j’étais également mentor au booster, le premier accélérateur de startups de Bretagne, de la cantine numérique Rennaise.

Voilà résumé 20 ans où se mêlent intimement projets professionnels, et projets personnels, à l'image de l'année dernière avec la co-création du Shift, ma quatrième société, et une course transatlantique en double qui m'a mené jusqu'en Martinique avec un podium à la clé.

Le point commun de tout cela est l'entrepreneuriat, l'innovation, et les challenges. Des contextes où il faut savoir avancer dans l'incertitude, la complexité.

Ce qui m'a amené là est de ne pas avoir de certitudes. Je n'ai pas fait d'école d'informatique, j'ai été amené à découvrir, à apprendre par moi-même, en toute humilité. Et enfin, la curiosité et l'envie d'apprendre ne m'ont toujours pas quitté.

InfoQ FR : Concrètement, comment se traduit votre métier au quotidien ? Qu'est-ce que vous faîtes ?

Laurent : Pendant un temps, mon travail consistait à évangéliser les gens sur l'agilité au sens large, que ce soit dans les communautés de pratiques agiles ou dans les entreprises. Cette phase est passée, bien que je passe encore beaucoup de temps à lancer les équipes en les formant sur les méthodes et en sécurisant le démarrage de leur mise en place. J’anime des moments clés pour les équipes, souvent des rétrospectives, ou bien j'assiste comme observateur afin de faire un Feedback à l'équipe. Mon objectif est de mettre en autonomie les équipes le plus rapidement possible. Mes missions durent généralement une dizaine de jours.

Une part grandissante de mon activité consiste à mettre de l'huile dans les rouages des organisations pour trouver de meilleures manières de fluidifier le travail et la collaboration, dans des contextes très variés de la startup aux grands groupes. Cela ressemble plus au conseil en organisation, avec un regard plutôt agile.

Mais une des activités, moins connue, consiste à accompagner les équipes dans une dynamique d'amélioration continue, ce qui est plus complexe, mais très intéressant. On a à disposition une trousse à outils de modèles d’amélioration continue agile/Lean et il faut prendre le bon outil au bon moment. J'aime bien suivre l'évolution des équipes dans le temps. Concrètement, je viens voir les équipes un jour tous les deux mois généralement.

InfoQ FR : Quelles sont vos sources d’inspiration et de formation ?

Laurent : Toutes les sources d'inspiration sont les bienvenues, elles m'apportent à chaque fois un regard un peu différent sur mon métier, et donc une meilleure compréhension. Après je ne creuse pas toutes les tendances, par manque de temps ou d’intérêt. Je me forme, je lis beaucoup, je vais dans des conférences, j’écoute les autres coachs. Personnellement, je m'arrête aux portes de l'humain et du sociétal, même si j'y suis sensible, ce n'est pas ma spécialité : coaching, bonheur au travail, ...

Je vois que dans mon parcours, je remonte doucement le processus, de la production logicielle aux besoins des utilisateurs, aux idées des entrepreneurs. Aujourd'hui, l'entrepreneuriat et l'innovation sont au cœur de mes centres d’intérêt. En termes de méthodes, il s’agit principalement du Lean Startup, du design thinking.

InfoQ FR : Pour vous, quelle est la partie la plus intéressante de ce que vous faîtes ?

Laurent : C'est particulièrement satisfaisant d'amener les gens à se remettre en mouvement, à redevenir curieux, à casser les dogmes et les a priori, les statu quo. J'aime beaucoup suivre dans le temps l'évolution des gens que j'accompagne, ceux qui deviennent les agents du changement interne, par exemple, passant d'un statut de chef de projet sur une mission à scrum master, puis coach agile interne. Je suis naturellement plus attentif à accompagner ces personnes là, elles sont nécessaires pour rendre l'organisation autonome dans sa transformation. C'est toujours surprenant de voir où cela les amène, même si elles ne vont pas forcément là où j'aurais pensé les amener. L'émergence est très intéressante, je la cultive précieusement.

Du coup, lorsqu'une équipe me montre la manière innovante dont elle résolue un problème complexe, cela fait ma journée, et quelque fois un article de blog : récemment, j'ai comme cela fait une série d'articles sur des équipes infra d'une organisation : du tableau kanban d'une équipe avec une notion de réservoirs, des product owners infra, ...

InfoQ FR : A l'inverse, qu'est-ce qui vous paraît compliqué dans la posture du coach ?

Laurent : D'être dans la posture de coach elle-même et non dans celle du consultant/expert. Etre dans l'écoute, le questionnement plutôt que dans le démonstratif. C'est plutôt dur pour moi car j'interviens que par petites touches auprès des équipes. Je ne les vois que quelques heures de temps en temps. Le coaching est difficile à mettre en place en si peu de temps. Et c'est rarement ce qu'attendent les gens de moi.

En tant que coachs agiles indépendants, nous avons un équilibre à trouver pour notre engagement dans des missions : voir suffisamment de contextes différents pour tester la robustesse de nos propositions, en trouver les limites et découvrir de nouvelles réponses à des problèmes ou situations ; également ne pas être trop présent, pour mettre les gens en autonomie (difficile de parler d'auto-organisation si on cherche à se rendre indispensable...) ; mais être suffisamment présent pour pouvoir mettre en place des dispositifs d’accompagnement sur le plus long terme.

InfoQ FR : Quelles sont vos plus belles réussites en tant que coach ?

Laurent : J'ai plusieurs belles réussites, de celles qui sont fondatrices pour moi et les équipes. J'ai documenté l'une d'elles dans la première saison de Rupture Douce. Il s'agit d'un grand projet ambitieux, complexe qui a été un succès. Mais au-delà de cela, le succès pour moi a été de constater la maturité atteinte par l'équipe d’une trentaine de personnes. Je suis retourné accompagner cette même équipe 1 an et demi après sur un autre projet. Entre-temps, elle avait été dispersée sur des projets différents. En très peu de temps, l'équipe a retrouvé le niveau qu'elle avait laissé à la fin du projet précédent. J'ai pu constater que le changement était réel, profond et bien ancré.

Une autre belle réussite a été ma première mission, difficile. Le projet a été un échec, mais l'équipe et le management étaient réellement soudés dans cette adversité, c'était réellement touchant. Nous avons pu montrer en quelques semaines au management que le projet n'était pas réaliste. Ils ont pu prendre la difficile décision d'arrêter bien avant qu'il ne soit trop tard et que le projet s'embourbe. Nous avons été félicités pour cela. Chose très rare !

InfoQ FR : Quels sont vos plus criants échecs ? Qu'en avez-vous appris ?

Laurent : Il y en a eu quelques-uns, et c'est salutaire. Les blocages se situent au niveau des individus, souvent des guerres de pouvoir, des luttes politiques au sein des entreprises, ou alors des postures personnelles. C'est navrant de constater cela, même si je l'avais vécu en tant que salarié aussi. Cela se traduit par la décision d'arrêter la mission d'accompagnement, car ce n'est plus mon travail de dénouer tout cela. Les méthodes agiles ne sont pas des baguettes magiques.

J'ai par exemple fait un audit agile dans une organisation où Scrum avait été mis en place dans certaines équipes. L'audit donnait des pistes pour la suite de la transition, des axes d'amélioration. L'audit lui-même avait été très intense avec des interviews individuels, des rétrospectives, du travail avec les scrum masters. J'en ai fait la restitution devant des managers, principalement IT. Mais aucune action n'a finalement été mise en oeuvre, l'audit ayant servie je ne sais quelle ambition interne.

J'ai également appris à quel point la culture de l'entreprise est un facteur important pour la réussite ou l'échec de telles démarches. On lit cela partout, mais quand on y est confronté, c'est plus difficile, plus long, plus énergivore. Certaines organisations ont une culture où l'échec et l'expérimentation ne sont pas tolérés, d'autres où l'inertie au changement est la plus forte. Dans ces contextes, la transition agile peut faire long feu.

En tant que coach agile, nous sommes principalement des agents du changement, avec un certain regard. De ces échecs, j'ai vu l’intérêt que ces agents du changement soient externes. Si la transition est un échec, nous pouvons servir de fusible. En tant qu'externe, on part avec cela. Et ça enlève un risque pour l'organisation et pour le porteur interne.

InfoQ FR : Comment percevez-vous le déploiement de l'Agile dans les organisations françaises ?

Laurent : Pour moi, la maturité de l'Agile en France avance bien, doucement mais surement. Et cela à plusieurs niveaux :

  • En profondeur, l'état d'esprit est de mieux en mieux compris, les bons retours d'expérience de plus en plus subtils.
  • En portée, on parle d’agilité du marketing à l'exploitation, on passe à l’échelle et on réfléchit au niveau organisation.
  • En pratiques connexes avec le coaching, la facilitation, ...

Bien sûr, le revers de la médaille est de croiser tout et n'importe quoi sur le sujet. Il faut faire le tri.

Par contre, je trouve qu’il reste un point difficile : les pratiques de développement, portées par l’extreme programming. Je ne vois pas beaucoup de progression sur le terrain et c'est malheureux, c'est quand même la base de notre métier ! Les langages, frameworks et outils permettent aujourd'hui tellement de choses. Cela a beaucoup bougé côté Ops, mais peu côté dev.

InfoQ FR : Comment analysez-vous le développement du coaching agile sur les dernières années ?

Laurent : Petite précision avant concernant le terme de coach agile, car on voit partout fleurir le terme de coach agile associé à celui de scrum master. Les deux sont différents. Un Scrum master agit au niveau de l'équipe, le coach agile au niveau de l'organisation, simplement. Aider une équipe à devenir autonome en accompagnant un scrum master junior fait également partie du rôle de coach agile.

Pour revenir à l'évolution du rôle de coach agile, je le vois naturellement sur trois niveaux :

  • Vers l'humain, que ce soit au travers du pur coaching au niveau des équipes et des individus. De plus en plus de coachs agiles se forment au coaching, à la facilitation, ...
  • Vers l'organisation, d'abord pour fluidifier le travail inter équipes, puis pour que ces équipes auto organisées trouvent leur place dans l'organisation, ainsi que leurs managers. Cela progresse vers le sociétal.
  • Vers le produit et le métier (Product Owner, marketing, innovation, intrapreneuriat, ...)

Je constate que le développement du coaching agile vers le coaching et la facilitation est quand même la grande tendance de ces dernières années.

Une des forces de la communauté agile est d'être une vraie éponge sur les théories, modèles, pratiques... On a vraiment le choix de se spécialiser dans différentes branches. C'est également une faiblesse car cela a tendance à dissoudre les messages que l'on veut donner, et à croire que l'agilité est à la base de tout. Je dirais qu'elle touche à plein de domaines (technique, humaine, organisationnelle, créativité, management, ...). Selon la sensibilité et l’intérêt des uns et des autres, cela permet de poursuivre leur démarche. Je pense que l’on a acquis un savoir-faire avec l’agilité qui permet d’apporter des réponses concrètes à d’autres courants intelligence collective, pratiques collaboratives, entreprise libérée, ... Mais il faut avancer avec beaucoup d'humilité. On peut aider, avec notre prisme de lecture, notre modèle mental, mais il ne faut pas penser leur apprendre leur métier.

InfoQ FR : Si nos lecteurs veulent se lancer, par où leur conseilleriez-vous de commencer ?

Laurent : Question difficile car les agilistes sont des boulimiques, et ça a tendance à partir dans tous les sens. Ce chaos et cette diversité amène beaucoup de richesses. Mais ça complique la tâche pour les nouveaux venus.

Commencer par la base : XP/Scrum. La littérature agile est très riche. On a de la chance d'avoir en plus de bons auteurs en France.

Fondamentalement, ce sont des approches empiriques, qui permettent une mise en action rapide : alors on se lance, et on s'améliore au fur et à mesure que l'on apprend.

Je dirais donc de comprendre le cadre de l'agilité, les fondamentaux, et de mettre en place des boucles de feedbacks rapides pour apprendre vite... Tout est bon à prendre pour progresser : les conférences agiles restent d'excellentes opportunités pour découvrir tout cet écosystème.

Pour se lancer plus précisément dans le rôle de coach agile, il faut d'abord avoir acquis de l'expérience en tant que scrum master, naturellement. Je conseille également le dernier livre de Véronique Messager sur le coaching d'équipe agile. Certains utilisent la supervision par d'autres coachs pour progresser également.

Personnellement, pour devenir coach agile, j'ai travaillé à l'époque sur le coaching d'équipe, sur la gestion du changement, en suivant le cursus de certification de la scrum alliance jusqu'au niveau coach Scrum.

InfoQ FR : Quelles sont les tendances qui vous ont étonné récemment et que vous pourriez partager avec nos lecteurs ?

Laurent : J’étais un grand lecteur de livres d’aventuriers, en tout genre. Je m’y retrouve avec les livres sur les grands entrepreneurs. Je trouve cela inspirant. Récemment, j’ai lu la bio d’Elon Musk. Il faut vraiment suivre ce qu’il fait.

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