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Education, Agilité et Permaculture

| par Stéphane Wojewoda Suivre 8 Abonnés , Christian den Hartigh Suivre 2 Abonnés le 19 sept. 2017. Durée de lecture estimée: 12 minutes |

Utiliser l'agilité dans l'éducation est une idée déployée depuis de nombreuses années, aux USA ou en Hollande. En 2015, Christian den Hartigh expliquait à notre grand étonnement qu'un enseignant en France pouvait pratiquer l'agilité comme Monsieur Jourdain.

Christian den Hartigh revient pour présenter l'avancement de ses pratiques pédagogiques lors d'Agile en Seine, conférence multi-pratiques qui se tiendra demain toute la journée en région parisienne.

Nous avons pu échanger avec Christian sur sa motivation à tester des pratiques différentes, son utilisation d'XP et de la permaculture, les pratiques qu'il a décidé de tester cette année, ainsi que les raisons qui limitent les initiatives comme la sienne.

 

InfoQ FR : Bonjour Christian, pourriez-vous vous présenter ?

Christian den Hartigh : Je suis professeur de Français depuis 1993. J'ai commencé à m'interroger sur ma pédagogie en 2009, après la parution du Socle Commun des Compétences. Ce Socle, qui existe toujours, demande de porter une attention soutenue sur les progrès des élèves.

Etant déjà dans une approche systémique, j'ai mis en place des travaux en groupe afin d'augmenter les interactions entre les élèves. En 2012, j'ai découvert le manifeste Agile, puis les méthodes agiles.

Grâce à Alfred Almendra, coach Agile rencontré par hasard sur Twitter, j'ai pu découvrir le monde des agilistes en 2015 pendant le Lean Kanban France. Les ateliers et les conférences évoquant l'apprentissage furent une révélation : il existait une autre manière d'apprendre et de parler de pédagogie et de management.

J'enseigne depuis 2000 dans un collège REP (Enseignement Prioritaire) à Sens en Bourgogne. Pas à pas, je mets en place des facilitations d'apprentissage influencées par des méthodes agiles, le lean, le biomimétisme et la permaculture.

Mon objectif, dans ces interactions humaines, est de créer un environnement propice au bien-être et à l'apprentissage.

InfoQ FR : Qu'est-ce qui vous a poussé à tester des pratiques non prévues dans les manuels pédagogiques pour vos classes ?

Christian den Hartigh : Il me semble qu'il n'existe pas de "manuels pédagogiques" indiquant comment enseigner. Il existe des recommandations issues des neurosciences, mais pas véritablement de procédures pour l'apprentissage des notions et concepts.

Le premier élément qui m'a poussé à sortir du modèle établi est l'élimination de toute violence verbale ou physique dans le cadre de l'enseignement. Qu'un enseignant puisse humilier verbalement un enfant ou pire le frapper avec l'accord de sa hiérarchie est, en 2017, terrifiant. Il est primordial de mettre des interactions humaines et bienveillantes au centre de l'apprentissage et de l'éducation.

Je recherche avant tout à me détacher de deux influences structurant l'enseignement depuis le début du XXe siècle. Elles me semblent tout autant nocives que contre productives. Tout d'abord un duo : l'état d'esprit hérité du modèle militaire prussien du XIXe siècle associé au modèle tayloriste : imposer des modèles et des standards, des manières d'agir et de penser sans tenir compte des caractéristiques cognitives de chaque individu. La seconde influence dans le monde de l'éducation est celle du discours psychanalytique décrivant l'influence de l'enseignant comme particulièrement néfaste pour l'épanouissement de l'enfant. D'après ce courant de pensée, il faut laisser l'élève agir sans l'aider, sans lui donner de solutions afin qu'il trouve les notions et concepts par lui-même.

Les injonctions de ces deux influences sont incompatibles. Elles ont un effet de double contrainte : on ne peut agir sans être pris en faute par l'un ou l'autre modèle. Toute action d'apprentissage devient impossible. Il me semblait inévitable de sortir de cette situation afin de mettre en place de véritables changements, tels que les définit Paul Watzlawick, un des acteurs de l'école de Palo Alto.

J'ai alors recherché d'autres influences et d'autres modèles en dehors du système éducatif. En premier lieu, je reste proche de la pensée complexe proposée par Edgar Morin, c'est-à-dire prendre en compte la situation présente, observer les diverses interactions et agir en apprenant. Cet état d'esprit est issu des travaux des conférences de Macy dans les années 50 rassemblant des spécialistes passionnants et variés tels que Gregory Bateson, Heinz von Foesrter, Norbert Wiener ou encore Milton Erikson. De ces conférences ont émergé les concepts de Constructivisme, de Cybernétique ou de Théorie de l'information. L'approche systémique permet de rechercher des liens et analogies entre les disciplines et non plus de séparer les disciplines. En 2012, en recherchant un article sur internet consacré aux "processus itératifs dans l'approche systémique", j'ai découvert l'agilité. J'ai le sentiment que l'agile et le lean ont été influencés par ces courants de pensée. Depuis, j'essaie d'être le plus proche possible des valeurs pragmatiques du Manifeste Agile, et j'essaie tant bien que mal de me défaire de mes automatismes accumulés depuis des dizaines d'années d'enseignement.

Depuis avril dernier, j'ai mis en place une structure composée d'influences diverses que j'appelle EdUCARYOTE, en référence à la cellule eucaryote liée à l'éducation et aux apprentissages. Ainsi les diverses influences sont maintenant, d'une part, l'agilité (scrum et XP), le lean (Kanban, kaïzen, muri mura muda) et la science (neuroscience, psychologie cognitive), et d'autre part le biomimétisme (la cellule eucaryote), la permaculture et le hasard. Je me situe donc au milieu de deux tensions : des modèles créés par la nature, et d'autres inventés par la culture. Je peux alors choisir, en fonction des situations, tels ou tels processus afin de créer le moins de dégâts possible. Pour compléter ma découverte de processus variés, j'espère pouvoir visiter cette année deux ou trois entreprises libérées (FAVI par exemple) car ces environnements d'apprentissage me semblent particulièrement intéressants et sources d'inspiration.

InfoQ FR : Vous évoquez XP et la permaculture. Comment intégrez-vous ces deux concepts/philosophies dans l'enseignement du français ?

Christian den Hartigh : La permaculture est particulièrement inspirante car les processus et les résultats vont à l'encontre de ce qu'on aurait pu imaginer. Je suis en admiration devant le magnifique jardin réalisé depuis 10 ans par Perrine et Charles Hervé-Gruyer à la ferme du Bec Hellouin, près de Rouen : de la simplicité, de la patience, des interactions multiples et multiformes, de la frugalité, une réflexion solide et profonde sur la vie. Un exemple simple d'influence : en permaculture, les cultures sont réalisées sur de petites surfaces. Jusqu'à maintenant, je demandais aux élèves d'avoir un cahier grand format (format 24x32cm) pour recueillir leurs cours et les expérimentations. Depuis cette rentrée scolaire, je leur propose de prendre un petit cahier (format 17x22cm). Un gain de poids conséquent sur le dos. Surtout, je ne me rendais pas compte que la plupart des enfants étaient dépassés pour remplir l'espace des grandes feuilles. Depuis je suis plus concis. Il est de fait plus agréable et moins rhébarbatif pour eux d'apprendre une page de petit cahier. Il est d'ailleurs préférable de prendre plaisir à apprendre peu mais souvent, que beaucoup en une seule fois.

A propos d'Extreme Programming, je suis en phase avec les valeurs que Ken Beck a pu introduire dans son processus de création : la simplicité, le courage, la communication et le feedback avec des itérations courtes. L'influence porte surtout sur l'amplification ce qui fonctionne dans l'apprentissage, de le multiplier. Ici, il s'agit de maitriser l'orthographe ainsi que des points essentiels en grammaire. Ce que font les élèves dans une salle de classe est similaire au travail des développeurs : la langue et la grammaire sont du code. L'expression écrite et orale doivent provoquer un résultat (joie, peur, tristesse, interrogation, respect...). Ainsi comme avec XP, les élèves expérimentent le plus souvent possible en duo, avec de nombreux tests sur l'orthographe, la grammaire, la structure des phrases.

InfoQ FR : Quelles sont les pratiques que vous avez décidées de tester cette année ? Qu'attendez-vous comme résultat ?

Christian den Hartigh : Je vais continuer à améliorer un processus influencé à la fois par scrum, XP et lean : les élèves forment des duos en équipes. Ils testent le plus régulièrement possible leurs expérimentations (plusieurs fois par heure de cours) pour apprendre grâce à un kanban, des bacs rouges, des jeux et de la rigueur. Je continue à m'améliorer dans la création d'expérimentations permettant aux élèves de consolider leurs compétences.

Grâce à Jean-Pierre Bonnafous, facilitateur graphique agile, qui est venu présenter aux élèves pendant un cours de littérature l'utilisation du graphisme, je vais essayer d'utiliser la facilitation graphique plus souvent dans mes cours. En effet, cette expérience a montré que les échanges étaient plus poussés. Les élèves ont alors compris les subtilités d'un texte grâce à l'apport du graphisme et du dessin.

Enfin je vais essayer d'améliorer la coopération à travers l'application Slack. L'année dernière seulement 45% des élèves ont activement participé et échangé sur ce réseau social.

Le seul résultat mesurable pour l'ensemble des cours est de rendre la plus grande majorité d'élèves heureux d'expérimenter, de pratiquer l'écriture, de prendre des décisions et de prendre des risques, c'est-à-dire accepter de faire des erreurs. Faire une erreur dans l'apprentissage au sein d'un établissement scolaire n'est pas une faiblesse ni un manque d'intelligence. J'essaie de créer un environnement propice au bien-être physique et cognitif pour que la plupart des élèves réceptifs puissent se préparer à apprendre avec plaisir tout au long de leur vie, qu'ils puissent être prêts à se confronter à des situations et des problèmes exigeants, chaotiques et complexes avec joie et optimisme.

En ce qui concerne la possibilité de comprendre les notions grammaticales ou les implicites d'un texte littéraire, je n'ai pas encore trouvé de méthodes pour augmenter les capacités cognitives des élèves les plus en difficulté.

InfoQ FR : A votre avis, pourquoi n'y a-t-il pas plus d'initiatives comme la vôtre dans le système éducatif ?

Christian den Hartigh : C'est une question difficile. J'ai pu rencontrer Willy Wijnands aux Pays-Bas en avril dernier. En 2012, ce professeur de sciences physiques de collège/lycée a mis en place EduScrum, un modèle de travail en coopération basé sur Scrum. J'ai passé quelques heures dans sa salle de classe pour observer les élèves évoluant avec EduScrum. Il est le seul dans son établissement, depuis 2012, à utiliser ce modèle qu'il a mis en place. Tous ces collègues sont réticents et préfèrent le modèle qu'ils ont vécu lorsqu'ils étaient eux-mêmes élèves : à savoir prédominance de l'écoute passive, des punitions et absence de coopération entre les élèves. Willy Wijnands ne sait pas vraiment pour quelles raisons il ne fait pas plus d'adeptes autour de lui, alors que, paradoxalement, il parcourt de nombreux pays pour former des enseignants demandeurs de pratiques agiles. Je suis comme lui, je ne sais pas quelles sont les causes personnelles qui empêchent une prise en compte des valeurs agiles ou du lean dans l'enseignement.

Cependant, d'après ce que je peux lire, de nombreux enseignants, tant au primaire, au secondaire que dans le supérieur, maitrisent des expérimentations passionnantes grâces à des influences variées, hors agilité. Je ne sais pas pour quelles raisons d'autres enseignants ne sont pas attirés spécifiquement par l'agile ou le lean. Mon hypothèse est qu'ils sont réticents à utiliser des modèles, processus ou état d'esprit issus du monde de l'entreprise. Je sais que le mot "management" pose problème dans le monde de l'enseignement. Or, le terme management a été utilisé dès le XVIIIe siècle aux Etats-Unis dans les écoles, les fermes et les hôpitaux pour indiquer comment prendre soin des plus démunis, dans un état d'esprit de confiance, ou comment prendre soin des vivres et des outils dans un souci de respect et d'économie, sans recherche d'efficacité ni de volonté de profit. En ce qui me concerne, j'ai coutume de dire que le management c'est de la pédagogie pour adultes, et la pédagogie c'est du management pour enfants : c'est dans les deux cas prendre soin des informations à travers les individus. Cet aspect est primordial dans l'apprentissage et l'éducation. C'est, il me semble, la force de l'agile et du lean, ou de la permaculture et du biomimétisme.

InfoQ FR : Avec un format d'enseignement aussi radicalement différent, que dit votre Inspecteur ?

Christian den Hartigh : La dernière visite de mon inspecteur date de 2012. Il avait assisté à un cours dans lequel les élèves, en équipe, utilisaient un kanban. Il ne m'a rien dit sur cette manière d'enseigner. Je ne sais pas ce qu'il en pense. D'une manière générale, il est assez difficile d'obtenir de l'aide dans le monde de l'éducation. J'ai voulu présenter mon travail lié à l'agilité dans une réunion nationale d'enseignants mais mon projet avait été refusé. J'avais demandé de l'aide au référent académique lié à l'innovation et je n'ai jamais obtenu de réponse. De la même manière, aucun écho lorsque j'avais demandé de l'aide et des conseils à un spécialiste de l'enseignement prônant la coopération, même absence de réponse de la part d'un spécialiste français de la psychologie cognitive.

L'Agilité n'est pas encore perçu comme un état d'esprit ou une philosophie valorisant l'apprentissage. En revanche, je reçois de nombreux et précieux conseils de la part de coachs agiles, de développeuses et développeurs, de chefs d'entreprise, même en dehors des agiles tours. Les valeurs de coopération, de collaboration et de respect ne sont pas de vains mots chez les agilistes.

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