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Echanges avec Sébastien Bourguignon sur Portraits de Startupers #2017

| Écrit par Stéphane Wojewoda le 03 mars 2017. Durée de lecture estimée: 14 minutes |

Le monde des startups, et particulièrement françaises, reste particulièrement dynamique. Tout le monde veut en être ou regarde avec intérêt les nouvelles pépites technologiques, souvent à la recherche du prochain Facebook, Box, ou équivalent. Après la revue du livre Portraits de Startupers 2017, Sébastien Bourguignon a accepté d'échanger avec InfoQ FR sur les questions que notre revue posaient autour de la définition des startups, des profils des startupers, des startups non orientées techno, des startups dans les grandes entreprises.

 

InfoQ FR : Avec ces plus de deux ans de portraits de startupers en France, au final, quelle définition donneriez-vous à la Startup française ?

Sébastien Bourguignon : Excellente question, j’ai eu l’occasion récemment de longuement débattre à ce propos sans réussir à en sortir un alignement au bout du compte. Celle qui me convient est celle d’Eric Ries dans « The Lean Startup » qui donne cette définition « une institution humaine conçue pour créer un nouveau produit ou service dans des conditions d’incertitude extrême ». Je ne suis pas totalement d’accord avec une autre définition qui circule et qui voudrait qu’une startup est une entreprise dont le produit serait forcément technologique et dont la seule vocation serait une expansion à l’internationale avec un business model et un socle lui permettant cette scalabilité et un développement exponentiel. Pour moi, cette dernière définition réduit à une poignée d’entreprises et exclut toute entreprise qui se créée dans les conditions décrites par Eric Ries.

Si je devais résumer, je dirais qu’une startup est une catégorie d’entreprise dont le business model, le produit ou service, le marché ou la cible sont quasi inconnus au moment lors de sa création. Et je précise tout de même, ce qui peut paraître une évidence mais me semble parfois trop souvent oublié, startup est un état transitoire dans le cycle de vie d’une entreprise, état qui peut durer plus ou moins longtemps, ainsi Twitter est encore une startup.

InfoQ FR : Vous avez pris le parti dans votre livre de respecter la parité homme/femme entre les startups, qui est loin d'être le cas dans la réalité. Quelle vision avez-vous pour cet écart entre startupers et startupeuses ?

Sébastien Bourguignon : Les statistiques ne sont effectivement pas favorables à l’entrepreneuriat féminin, à Paris elles sont 21% à être à la tête d’une startup contre un peu moins de 10% dans le reste de la France. Lorsque j’ai créé le projet en 2015, les 80 premiers portraits réalisés contenaient 23% de portraits féminins, ce qui en soit n’était pas si mal. Et puis, j’ai eu l’occasion d’échanger avec Caroline Ramade, Directrice Générale de Paris Pionnières, qui m’a donnée cet éclairage sur les startupeuses et avec qui nous avons travaillé pour la saison 2, celle de 2016, afin d’augmenter le volume de femmes entrepreneures avec de la réussite puisque cette deuxième édition compte un peu plus de 30% de femmes. Et cette année, nous réitérons l’exercice pour tenter de densifier toujours un peu plus le nombre de femmes mises en avant dans les #PortraitsDeStartupers.

Il s’agit d’un exercice difficile car je fais tout de même un constat en ayant commencé récemment la troisième saison de #PortraitsDeStartupers, même en ayant une démarche volontariste et en contactant de nombreuses femmes pour participer au projet, le nombre de retours et le niveau de mobilisation n’est pas au rendez-vous. Je ne suis pas sûr de pouvoir complètement l’expliquer, mais ma petite analyse, avec les quelques retours argumentés que j’ai pu avoir, est que les femmes sont moins à l’aise avec l’exercice de la mise en avant et de la communication que les hommes. Elles ont une certaine forme d’humilité et de retrait par rapport à leur projet et leur parcours, cela rend donc plus complexe une communication ouverte et importante vis-à- vis de l’extérieur.

InfoQ FR : A la lecture de ces profils, ce qui m'a le plus frappé est qu'à trois exceptions, les participants ont un niveau d'études au minimum bac +5, plutôt grandes écoles, et pour presque la moitié une année à l'étranger. De longues études sont un prérequis pour lancer sa startup ?

Sébastien Bourguignon : Là aussi, je ne cible pas particulièrement les startups qui participent au projet, depuis le début mon objectif est le feedback de l’entrepreneur, son parcours et son histoire, je n’ai donc jamais posé de critères particuliers pour les sélectionner. Pour autant, ce constat est assez frappant, après plus de 180 portraits réalisés, les startupers qui participent au projet sont majoritairement des profils qui ont fait de longues études, sachant que dans ces cursus, il est de plus en plus courant qu’un passage à l’étranger soit obligatoire. Il me semble que même s’il ne suffit pas de faire de longues études pour pouvoir se lancer dans l’entrepreneuriat, cela donne les clés de lecture et les compétences nécessaires pour se sentir en confiance pour se jeter à l’eau.

Ainsi, si je prends mon exemple, j’ai repris mes études en 2013, à l’époque j’avais un DUT Informatique en poche et 13 ans d’expérience dans l’IT mais je sentais qu’il me manquait des éléments importants dans ma construction professionnelle, notamment des éléments que mes collègues bac +5 avaient et que je ne percevais pas complètement. Je me suis donc engagé sur un Master en Management des Entreprises en part-time à l’Université Paris Dauphine pour obtenir ce fameux bac +5 qu’il me manquait. Et le constat est sans appel, il a fallu ces 18 mois de formation pour comprendre et assimiler des connaissances qu’il me manquait pour mieux appréhender ce qu’est une entreprise. Cela m’a donc forcément donné les informations nécessaires pour me sentir capable de me lancer dans l'entrepreneuriat, même si encore une fois cela n’est pas suffisant, et que pour certains cela ne sera pas une barrière, sans ces études cela m’aurait semblé inaccessible.

InfoQ FR : En finissant #PortraitsDeStartupers, j'ai découvert beaucoup de produits intéressants, et peu de véritables produits physiques (sauf SEAir, Nu). La startup moderne rime forcément avec numérique/IT ? D'après vous, quelles sont les différences avec la période 2001 et la "dot economy" ?

Sébastien Bourguignon : C’est vrai, et là j’avoue que #PortraitsDeStartupers est sûrement un peu biaisé. J’ai une affinité particulière de par mon parcours et ma passion pour le numérique avec les entreprises dont le produit ou service est basé sur la technologie et l’IT. Je n’ai pas non plus fait volontairement le tri, mais je me suis sûrement plus adressé à ce type de sociétés. D’ailleurs, je serais vraiment intéressé à diversifier les startups qui participent avec des BioTech ou NanoTech par exemple. Après, il y a aussi pas mal de startups dans le reste du projet à base de projets IoT, et dans le livre on retrouve ainsi Netatmo qui est une belle pépite française de l’internet des objets.

Concernant la différence de la période actuelle par rapport à ce que nous avons pu connaître en 2001, la seule vraie différence que je vois est basée sur la variété des technologies numériques utilisée dans les projets des startupers et peut-être moins de projets de ecommerce, pour le reste malheureusement je ne suis pas sûr qu’il y ait tant de différences. Les projets à base de numérique sont ceux qui ont le vent en poupe, Big Data, Mobile, Web ou Blockchain pour les plus récentes, sont les technologies digitales qui font rêver les investisseurs. Ces mêmes investisseurs qui quand je discute avec eux me disent par ailleurs qu’il y a une bulle actuellement qui ressemble significativement à ce qui a pu exister en 2001. Il n’y a qu’à regarder ce qu’il se passe aux États-Unis avec des Twitter, AirBnB ou Uber qui ont des pertes annuelles abyssales et n’ont pas démontré pour le moment qu’elles seront un jour profitables, et qui pour autant sont valorisées des milliards de dollars, parfois même bien plus que de vieilles entreprises de l’économie traditionnelle.

InfoQ FR : Nicolas Antonini et En mode UP! souligne un phénomène autour de la Corp Up ou l'incubation interne (AppaloosaStore en étant un exemple). Que pensez-vous de ce modèle ?

Sébastien Bourguignon : Il s’agit là d’une forme d’innovation comme une autre pour une entreprise. Les modèles d’innovation sont maintenant bien connus et maitrisés : incubation ou excubation de projet (corp-up), simple investissement dans une startup ou intégration d'une startup. Le corp-up est une forme intéressante d’innovation, elle permet à l’entreprise qui la promeut de monter des projets innovants avec ses salariés et de les faire se développer dans des conditions souvent déconnectées de l’organisation traditionnelle et de ses contraintes. Pour moi d’ailleurs, le meilleur levier dans ce cas reste l’excubation, sortir complètement le projet de l’entreprise, lui donner une structure et un budget propre dans des locaux tiers lui permettra de se développer sans se faire rattraper par des exigences internes, qui la plupart du temps sont des freins importants à l’innovation.

InfoQ FR : Les acteurs et l'écosystème pour monter une startup sont nombreux (VC, incubateurs, accélérateurs). Avec toutes ces jeunes pousses que vous avez rencontrées, pour passer de l'idée à la licorne, ça se passe comment ?

Sébastien Bourguignon : C’est compliqué ! Le parcours d’un entrepreneur est semé d’embuches, c’est bien loin d’être un long fleuve tranquille. On s’en rend compte lorsqu’on demande aux startupers quelles sont les difficultés qu’ils ont rencontrées pour créer leur projet. Par ailleurs, même si l’écosystème est dense en termes de structure d’accompagnement et de financement, tout n’est pas si rose. Ces structures ne sont pas toujours très sérieuses, entre abus sur les pratiques tarifaires, niveau de service qui n’est pas toujours au rendez-vous, cela relève par moment d'un holdup en bande organisée. Après, pour passer de l’idée à la licorne, je n’ai pas identifié la recette magique =) Quelques pistes malgré tout émergent des différents portraits, notamment dans les conseils que nous donnent les startupers, au moins celles qui vous permettront de développer votre idée en mettant un maximum de chances de votre côté, et la licorne viendra peut-être.

InfoQ FR : L'image d'Epinal sur la difficulté d'entreprendre en France à la peau dure. Quelle est votre perspective : facile ou pas facile ?

Sébastien Bourguignon : C’est vrai et c’est faux en même temps, je ne l’ai pas précisé mais j’ai des racines normandes =) Entreprendre reste compliqué en France au moins concernant les méandres administratifs dans lesquels se perdent les entrepreneurs. Ainsi, j’animais une table ronde sur l’entrepreneuriat fin 2016 au cours de laquelle j’avais demandé à Chloé Bonnet, CEO de la société Five by Five, « D’après vous, qu’est-ce que les pouvoirs publics pourraient mettre en place pour faciliter la vie des entrepreneurs et TPE/PME ? » question à laquelle elle m’avait répondu « Nous affranchir de la paperasse. J’ai parfois l’impression que pour réussir à gérer mon entreprise je dois nécessairement me transformer en super administratrice, pro de la paperasse et contrôleuse de gestion. C’est terriblement déprimant. »

Et en même temps, il faut aussi tordre le cou à cette image d’Epinal, dans la même conférence que j’animais, nous relevions que l’entrepreneuriat allait bien. Une étude annuelle menée par l’assureur Hiscox, l’organisateur de cet événement, relevait que « Deux TPE sur trois déclarent avoir enregistré une augmentation de leur profit. Une embellie particulièrement notable en France et en Espagne où respectivement 60% et 69% des entreprises rapportent une croissance de leurs activités. Les plus fortes performances sont enregistrées aux Etats-Unis et en Allemagne où 70% des entreprises enregistrent une hausse de leur CA. » En bref, la période est propice, les structures d’accompagnement et de financement, même s’il faut les sélectionner avec attention, n’ont jamais été aussi nombreuses, on peut à ce niveau d’ailleurs souligner l’ouverture prochaine de Station F, le plus gros incubateur de startups au monde qui va révolutionner le paysage de l’accompagnement en France et en Europe.

InfoQ FR : Après un livre blanc, un livre, quelles suites envisagez-vous pour les #PortraitsDeStartupers ?

Sébastien Bourguignon : Et bien déjà la saison 3 qui a repris depuis le 6 février dernier avec une nouvelle série de portraits qui portera cette année encore sur une centaine de startupers. L’occasion à nouveau de mettre en avant de belles jeunes (ou moins jeunes d’ailleurs) pousses françaises et des parcours très variés et à rebondissements d’entrepreneurs de tous bords et tous âges. Et puis, la sortie avant l’été d’un deuxième livre blanc qui portera sur la saison 2 des #PortraitsDeStartupers, ceux qui sont sortis l’année dernière et pour lesquels je voulais faire un focus particulier. Pour la préparation de ce deuxième livre blanc, j’ai eu la chance de travailler avec les étudiants du MBA MCI (Marketing et Commerce sur Internet) du Pôle Universitaire Léonard de Vinci. Une belle collaboration qui a donné lieu à une étude détaillée réalisée sur les portraits de 2016 avec à la clé de nouvelles contributions identifiées, des infographies réalisées et beaucoup de matière pour m’aider à viraliser la sortie de cette nouvelle édition. Enfin, en fonction des résultats, nous relancerons peut-être une édition 2018 des « Portraits de startupers » avec mon éditeur, mais ça c’est encore une autre histoire.

InfoQ FR : Qu'est-ce que l'expérience vous a appris sur cet univers et sur le milieu des startups françaises ?

Sébastien Bourguignon : L’écosystème entrepreneurial français est dense, passionnant, motivé et dynamique. J’ai rencontré depuis deux ans maintenant une somme de personnalités toutes formidables et engagées, des gens positifs et innovants. Je sais que cela peut sonner un peu « Bisounours », mais très honnêtement à côté de la sinistrose ambiante, se trouver au contact de ces individus vous permet de conserver une foi inébranlable dans la capacité que nous avons en France à créer des entreprises, de l’emploi et de la croissance. Et puis humainement, j’ai eu la chance de rencontrer des personnes incroyables et enrichissantes qui m’ont fait grandir à leur contact, la multitude des individualités que j’ai pu croiser m’a apporté une diversité de points de vue, d’analyses et de savoirs improbables, plus qu’une chance un privilège. Pour tout cela d’ailleurs, je tiens à les remercier chaleureusement.

InfoQ FR : Vous sous-entendez que vous venez de démarrer votre startup. Pouvez-vous nous en parler ?

Sébastien Bourguignon : J’ai effectivement travaillé pendant huit mois en 2016 sur un projet de startup avec deux partenaires, deux femmes :) mais nous avons finalement décidé en septembre de mettre le projet à l’arrêt. La réalité business nous a rapidement rattrapé, nous avons cherché pendant un long moment des pistes pour le business model de notre service mais nous n’avons finalement pas trouvé de stratégie probante nous faisant dire que notre projet était suffisamment viable. Pour autant, ce projet mené pendant toute cette période nous aura tous permis de grandir et de nous faire nous poser toutes les questions nécessaires lorsqu’on a une ambition entrepreneuriale, par exemple « suis-je prêt à tout quitter pour développer mon idée », « jusqu’à quel point suis-je capable de refuser à mon confort de salarié ? », « serais-je capable d’embarquer conjoint et enfants dans l’aventure ». Autant de questions qu’il est nécessaire de se poser avant de se lancer.

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